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Ana Luthi Portfolio

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Melting Pot Photographique, photos, citations, textes, proverbes, extraits

Il Parait Que

Photographies © Ana Luthi Tous droits réservés

Photographies © Ana Luthi Tous droits réservés

Il Parait Que

Il paraît que les cailloux possèdent un pouvoir secret. Ils ont une faculté hypnotique qui leur permet de se déplacer à volonté. Quand un caillou veut changer d’endroit, il attend que quelqu’un passe, il l’hypnotise, le passant le ramasse et l’emporte ailleurs.

Il parait tant.

C'est en tombant d'une falaise que je me suis transformée en pierre, croyez-le ou non. Je m'appelle Lazuly Galet de la Mare. La mer il y a des lustres m'a emporté de rivages en rivages.

L'eau salée et écumante m'a noyée, lorsqu'un matin de mai, je me suis jetée de la falaise du Loup. Un endroit où la mer creuse, s'incruste, et se confond au fleuve créant depuis une éternité ces vastes rias, se dessinant dans ce paysage bordé de sentiers côtiers.

Un moment de flottement, un tout petit moment, ma vie contrairement à ce que l'on dit, n'a pas défilé, happée par l'air, j'ai chuté jusqu' au choc. Plaquée au sol, je n'ai ensuite presque rien senti, rien d'autre que ce sol humide. Un seul saut avec la peur au ventre, peur d'avoir mal. Plutôt cocasse cette crainte de ne jamais me remettre de cette acrobatie finale, chose ridicule puisque justement le but était bel et bien d'atteindre un final. C'était trop tard de toute façon, rien n'avait plus d'importance, donc moins encore d'avoir ou ne point avoir mal.

N'empêche que là, j'étais mal, face contre terre, le visage écrasé contre le sol, je ne pouvais bouger un pouce. Je sentais à travers les pores de mon visage, chaque moindre micro grain de sable mouillé s'agrippant à ma peau, râpant le cuir de ma peau meurtrie. Ils me faisaient l'effet d'un papier de verre, un peeling forcé, alors que pourtant je devais être morte, oui une peau morte, rien de plus convenant à la situation.

Le jour se couchait, et je me voyais là, aplatie, dans cette eau salée et aussi mousseuse que l'eau du bain que je prenais autrefois. Sauf que l'eau de mon bain était en bien des occasions, nettement plus chaude. Drôle de sensation, je dis : "je me voyais", parce que je m'y vois encore, je me voyais vraiment. Lui, mon corps en bas, écrasé, et moi, alors que je ne savais plus ce que j'étais, je me voyais au-dessus de celui-ci.

La mer m'attirait vers l'intérieur, profondeur déjà noire. J'allais me noyer c'était certain, d'un instant à l'autre, forcément, je ne pourrais plus penser. D'ailleurs, comment se faisait-il que je le puisse encore ? Pourtant c'était bien ce que j'étais en train de faire, je pensais à mil et une chose, pas de celles qui sont importantes, non, des choses bêtes comme : comment ferais-je pour respirer sous l'eau ? Si une vague venait à me noyer de sa frappe, me tirer vers l'intérieur, me glisser dans les bulles folles et troubles de l'abysse, arriverais-je à me débattre et à remonter à la surface ?

Et puis, le temps se déroulant jusque-là n'exista plus. Je me réveillais dans une pièce opaline, la lumière entrait par une fenêtre, je clignais des yeux, sans distinguer vraiment ce qui m'entourait, je ne voyais rien que le dessous beige de l'abat-jour d'une lampe de chevet au pied cuivré.

Impossible de bouger le moindre doigt, et pour cause, je me faisais l'effet d'un amas pesant, je sentais sous mon ventre le bois tiède chauffé par la lampe de cette table de nuit inconnue. Après avoir ressenti tout ce sable humide, je me retrouvais dans une chambre, sur une table de nuit, je n'en revenais pas. Quand je parlais de chose invraisemblable, j'étais une pierre.

C'est là qu'une personne entra dans la pièce, elle s'approcha de moi, j'entendis un soupir, quelqu'un bougea imperceptiblement à côté de moi.

-Bonjour mon ange, tu dors encore, quand te réveilleras-tu enfin ? Tu me manques, fit une voix très douce. Pas de réponse, l'autre ne disait rien.

Je n'arrivais toujours pas à bouger. Attendez… avec un peu d'effort, je pourrais peut-être me lancer dans une vrille pour me retourner et voir qui étaient ces personnes. Non, trop difficile, mes muscles étaient totalement figés. Peine perdue, je ne pouvais remuer. J'entendais des pas, on marchait dans la chambre, il me semble que la voix alla jusqu'aux rideaux pour les tirer l'un contre l'autre en les joignant d'un coup sec. Le soleil cessa de briller, et moi de cligner les yeux qu'apparemment je ne pouvais avoir. Je me sentais lourde. On s'approcha de moi et de cet autre que j'entendais respirer, la voix finit par se poster sous mes yeux, ne me demandez pas lesquels, je ne sais toujours pas.

La femme, d'une quarantaine d'année aux traits réguliers, avança sa main vers moi, elle me frôla à peine en attrapant la poire de la lampe qu'elle éteignit. Dans cette ambiance tamisée, je pus enfin la contempler. Elle avait un air fatigué. Son visage m'en rappela un semblable, d'une douceur que je n'oublierais jamais. Mais n'était-ce pas le même ? Elle s'approcha de moi, me prit dans ses mains et posa ses lèvres sur moi, sa bouche était tiède sur mon front glacé. Je fermais les yeux que je n'avais pas, pour mieux sentir la douceur de ses lèvres, ma peau frissonna, et ma tête tourna.

-Regarde-moi, me dit-elle. Par pitié réveille-toi.

Je lui obéis, mes paupières si lourdes clignèrent, et je la vis encore, tout comme je vis ce caillou sur la table de chevet.

J'étais dans le brouillard, se pouvait-il que tout cela ne fut qu'un rêve ? Depuis combien de temps étais-je là, qu'est-ce que j'avais fait ? Pourquoi je respirais encore ? S'en sort-on par un rêve lorsqu'on a voulu un jour mourir ? Je revis ma chute, le sable, la mer m'engloutissant, et les vagues me ramenant sur le rivage. Je vis mon corps ballottant, puis mes chairs s'encrant au sable mouillé de la plage, cette pierre, et d'autres pierres jonchant le sol.

Lentement, très lasse, je tournais encore une fois la tête vers cette table de chevet regardant cette pierre qui fut moi, ce caillou maintenant là, un galet au reflet bleu. Cet autre moi, le temps d'un voyage, un voyage je le sais, que je ne ferais plus jamais. A présent certaine d'incertitudes extravagantes qui me pousseraient encore à nier le concevable et à accepter l'inconcevable. Plongée dans une histoire qui aurait pu être un rêve, je me perdais encore. Je restais là, silencieuse, attendant la possible guérison.

10 janvier 2007 

©  Alia Amari-Hunt

Il Parait Que

Alia Amari-Hunt

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