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Ana Luthi Portfolio

Ana Luthi Portfolio

Melting Pot Photographique, photos, citations, textes, proverbes, extraits

Le Temps Compté

Photographies © Ana Luthi Tous droits réservésLe Temps Compté

Je m'endormirais là, je me glisserais dans l’une de ces cures de sommeil qui souvent me tentent, cure dont je ressortirais neuve, sans avoir eu à lutter encore, neuve et pleine. Pleine de tout ce qui nous donne envie d’avancer encore, sans regarder derrière soi, sans même regarder devant d’ailleurs. Pleine de ce qui nous donne encore envie d’avoir envie, comme dit la chanson. Au meilleur des cas me livrant à ce lessivage, je pourrais me retrouver vide, vide de tout, le risque serait alors moindre, je suis déjà si vidée. Etre et sentir, savoir se dire que l’on n’est pas rien. Mais rien, comment peut-on en arriver à croire que nous le sommes ?

J’en étais là pourtant à ce jour et cela fait cinq ans.

A me revoir lancer des cailloux dans l’eau de cette rivière joyeuse qui me donnait envie de pleurer, je me demandais ce qui m'avait retenu encore. Jolie rivière, qui elle, suivait son cours limpide, alors que mes pierres coulaient doucement vers le fond vaseux. Elles caressaient d’un flop la surface agitée, et plongeaient dans le tumulte du courant. Pierres que je portais, je les traînais depuis un bail dans ma besace fictive, chargée, emplie de sentiments lourds dont je devais me débarrasser, me libérer pour marcher plus allègrement, plus aisément. Je voulais du lest.

Ma chienne se mit à aboyer, elle ne pouvait s’empêcher de manifester sa joie ou son mécontentement à tout va. Sa queue remuait perpétuellement, elle était heureuse, parce que s’en doute, elle n’avait pas à se poser, les mille questions existentielles que je me posais en ces instants et qui me rendaient acariâtre. Ma compagnie lui suffisait. Elle regardait les pierres couler, les pattes dans l’eau, trempant de temps en temps son museau dans l'onde, sans le moindre succès d’en rattraper une. Des pierres, il devait y en avoir là des milliers, et quel comble se serait, si elle m’en ramenait encore.

Jusqu'où allait cette rivière, dans quoi se jetait-elle, trempée de ce flux constant qui l’emportait à travers ses méandres pour se marier à son confluant. Pourrais-je un jour croire que comme elle j'ai grandi ? Je n'ai eu de cesse de m'éloigner toujours de la source sans jamais y revenir.

Le soleil était suave, il me caressait la peau. C’était bon cette douceur, l’air sentait le printemps. Je regardais la lumière se refléter sur les vaguelettes allègres qui tressautaient.

-Bonjour !

Une ombre apparut de je ne sais où sur ces reflets velours. Il y a de ces bonjours qui s’inscrivent d’un sourire permanent dans l’âme. Un bonjour comme celui-ci, un bonjour dans le dos, qui vous retourne, et plus rien ne semble pareil. Je clignais des yeux, assise dans l’herbe face à la rivière, si petite, les genoux repliés devant ma poitrine, la tête à peine retournée, le nez pointant vers cette silhouette indistincte. Je n’avais pas envie de parler, pas envie de faire semblant.

-Le temps est magnifique n’est-ce pas ?

Une voix douce et gaie s'adressait à moi, libérant des mots dans ce contrejour, ne me laissant rien à distinguer de ses traits. Une voix qui sonnait délicatement à mes oreilles. Je n'apercevais que le volume de sa chevelure. Je clignais encore des yeux et mis l’une de mes mains en visière pour mieux la distinguer. Je n’avais pas envie d'être sympa, de causer à quiconque. Contrite, j’allais de toute façon me lever et fuir après avoir répondu poliment. Mais je n’en fis rien, ne fis rien, je ne me levais pas pour partir, je ne fis rien d'autre que de répondre :

-Oui… le temps est doux aujourd’hui.

C'était d'une banalité affligeante.

Ma chienne dans un élan irréfléchi, s’enfuit derrière un autre promeneur qui était suivi de son chien, ils passaient derrière nous. Cette fougue m’agaçait, mais l’infidèle reviendrait. Puis l’ombre se dévoila. Elle s’assit près de moi sur l’herbe en me souriant, tournant sans cesse son visage vers le mien. On regarda un bon moment cette rivière. Elle me parlait calmement. Timidement je me laissais aller à répondre, et c'est ainsi que le flot de nos mots s’entre croisèrent, se mêlèrent sans freins, comme si on s'était toujours connues.

On ne se quitta plus pendant… longtemps, très longtemps.

Un chapitre s’écrit sans en effacer le reste, notant à chaque ligne que "le pessimisme de la raison exige l'optimisme de la volonté", écrivait Gramsi dans ses carnets de prison. Je devais m'en souvenir, toujours m'en souvenir. Ces mots me rappelaient sans cesse, tout ce que j'aimais en elle, et ce que je détestais depuis toujours en moi. Elle était restée près de moi, je m’envolais aujourd'hui dans ce chemin à sens unique sans ne pouvoir rien y faire. Au début du mal, je n'arrivais pas à lui dire de s'en aller sans se retourner, de renoncer à moi, j'aurai dû. L'aurait-elle seulement fait ? Non, elle n'y aurait même pas pensé. Pourtant sans être égoïste, j'aurai tout donné de mes songes, de mon corps, de mon âme, de mon cœur idiot, de ma volonté, pour rester avec elle, pour qu’elle me tienne encore la main, si seulement cela avait pu être possible.

Si… un subjonctif de trop dans les nuages du silence qui m'habitaient déjà, contre-volonté de ce corps qui était devenu au fil du temps le mien. Corps las, déchu de toutes forces, reposant en ces murs aux crépis gris.

J'aurai voulu être une artiste, pas celle de la chanson. Une artiste de la vie et jongler avec les parts de bonheurs sans qu'elles ne partent perpétuellement en fumée. Je n'étais pas assez forte tout simplement. Je n'étais plus qu'une brindille asséchée. Comment tout donner encore lorsque votre vie ne vous appartient plus ? …d'ailleurs vous appartient-elle seulement un jour ? La mienne n'a jamais réussi à s'imposer à moi comme une évidence qui ne soit fataliste, l'évidence était celle de ce vécu lourd que je regrettais, de cette légèreté si intense et si belle qui ne reviendrait pas, et de ce demain qui ne sera pas.

Cassés les rêves.

Les doutes sont nos tourments qui usent la raison pour nous consumer de l'intérieur, et cela jusqu'à l'instant, où l'on ferme les yeux à jamais. Je ressentais tous cela, comme si la vie se prétendait bonne à vivre, me laissant sans honte dans le repos, avec un relent d'amertume se confondant à cet optimisme volontaire que je n'avais jamais eu. Des parenthèses de vies perdues dans le silence qui se greffent narquoisement à ce temps qui s'en va, et le reste qui avance. Un pack man ne sachant plus quoi dévorer dans les labyrinthes dissolus du jeu vital ou les chances restent uniques, point de trois vies en options qui vous laissent l'aubaine de vous racheter du bonheur. Une seule, à vous de ne pas la perdre.

Je souhaitais ce je ne sais quoi qui nous transporterait encore, mais je n'arriverai pas au bout, cette bête vile et noire se délectait de mes faiblesses, de mes forces, elle se jouait de moi, j'étais devenue cette masse fourbue et triste qui s'éloignait. Pour ne plus avoir mal, je m'endormais d'ailleurs je n'avais plus mal, je m'évadais. Je la regardais une dernière fois à cet instant, elle si belle ma douceur, elle est si forte, si fragile aussi. Je baissais les paupières et me vis, moi merdant encore, allongée là sans bouger.

Puis, doucement la lumière est entrée par la fenêtre, les rayons se sont couchés sur mes draps blancs. Dans ses yeux je pus lire la grâce du ciel. Je la laissais.

16 janvier 2006

Texte © Alia Amari-Hunt Tous droits réservés / Crédit Photo © Ana Luthi Tous droits réservés

Le Temps Compté

Alia Amari-Hunt

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